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Wu-Tang Clan : dans les couloirs de “36 Chambers”

Trente ans après sa sortie, retour sur l’histoire du premier album du Wu-Tang Clan, “Enter the Wu-Tang (36 Chambers)”, une des pièces maîtresses du deuxième âge d’or du hip-hop new-yorkais.

Comment un groupe de huit rappeurs à peine sortis de la vingtaine et originaires des quartiers les plus pauvres de Staten Island et de Brooklyn – « fruit d’un drôle de mélange de repris de justice, d’autodidactes, de gros bras, de mecs à la mode et de cerveaux », dixit son maître à penser RZA – a-t-il réussi à prendre le monde du rap par surprise avec un premier album à petit budget et à l’esthétique alambiquée ?

« GZA a eu l’idée du Wu-Tang Clan en 1991 », raconte Inspectah Deck à Brian Coleman dans le livre Check the Technique. Mais dès 1987, celui que l’état civil connaît sous le nom de Robert Diggs faisait défiler des MC – dont plusieurs futurs membres du Wu-Tang Clan – dans son home studio de Stapleton, au nord-est de Staten Island, à New York, où il s’est fixé après avoir vu le jour à Brooklyn et vécu en Caroline du Nord, dans l’Ohio et à Pittsburgh.

Son cousin Gary E. Grice, de trois ans son aîné, et qui ne se fait pas encore appeler GZA, signe courant 1990 avec le label Cold Chillin’, qui a lancé les carrières de MC Shan, Biz Markie ou Big Daddy Kane, hérauts de la période 1987-1990. Il sort un premier album sous le nom de The Genius, Words from the Genius, essentiellement produit par Easy Mo Bee, qui vient de signer plusieurs titres pour Big Daddy Kane et produira Party and Bullshit, premier single d'un certain Notorious B.I.G.. RZA, quant à lui, paraphe au même moment un contrat pour un single avec Tommy Boy ; ce sera le léger et indolent Ooh, I Love You, Rakeem, qu'il signe du nom de Prince Rakeem. Mais Cold Chillin’ ne fait guère d'efforts pour promouvoir son nouveau poulain et Tommy Boy ne lève pas l'option pour l'album (le label ne paie pas non plus la caution de RZA, qui est incarcéré dans l'Ohio). Il n'en faudra pas plus pour que les deux cousins – qui forment avec un troisième, qu'on connaîtra sous le nom d'Ol' Dirty Bastard, le trio All In Together – créent leur propre boutique. RZA, qui se met à produire ses propres beats et freestyle avec son colocataire au lourd passé judiciaire, Dennis Coles alias Ghostface Killah, réunit ses cousins ainsi que les MC's Inspectah Deck, U-God, Raekwon et Method Man, comme on enrôle les meilleurs braqueurs de la ville pour le casse du siècle.

L'histoire est connue : c'est dans son appartement du 134 Morningstar Road – c’est-à-dire loin des cités de Stapleton et de Park Hill dont sont issus ces mercenaires – que le charismatique et déterminé RZA convainc ses acolytes de le laisser prendre en main leur destin et de s'engager corps et âme dans l'aventure du Wu-Tang, au moins pour les cinq années à venir. « J'ai utilisé l'analogie du bus, raconte-t-il. Je voulais qu'ils montent tous dans mon bus, qu'ils en soient les passagers et que je les conduise. Et personne ne pouvait me demander où on allait. Qu'ils me donnent cinq ans pour les emmener au sommet. »

Protect Ya Neck, le single fondateur du Wu-Tang, qui est déjà presque au complet en 1992 (Masta Killa, disciple de GZA, rejoindra le groupe plus tard), est un assaut comme le rap n'en a que très rarement essuyé.

Yoram Vazan, le propriétaire du studio Firehouse à Brooklyn, où les sessions d'Enter the Wu-Tang ont eu lieu, se souvient de la déflagration : « C'était très puissant et on avait l'impression de se prendre des coups pendant toute la durée du morceau. » Il faut dire que cet enchaînement de couplets tous plus incisifs et habités les uns que les autres, où les références, les styles et les punchlines se télescopent sur une production qui ne s’embarrasse d'aucune fioriture, relève de l’inouï. L'énergie est hors du commun et l'urgence qui se dégage du morceau est à couper le souffle. C'est une déclaration de guerre et une revue d'effectif. Un quart de siècle plus tard, le choix suicidaire de lancer la carrière du groupe avec un posse cut aussi radical, dénué de refrain, apparaît comme une idée de génie.

Les DJ's Kid Capri et Funkmaster Flex passent le titre, gravé sur un disque autoproduit, dans leurs shows respectifs et les labels sonnent sans surprise à la porte. Mais RZA se révèle un businessman aguerri que son expérience avortée en maisons de disques a vite et bien formé ; il obtient de Loud Records, qui remporte la mise, la possibilité de faire signer chaque membre du Wu-Tang sur le label de son choix. Protect Ya Neck ressort dans une version officielle, avec le logo du label de Steve Rifkind, distribué par la major RCA, en lieu et place du numéro de téléphone de RZA, et le solo Method Man sur la face B.

Les membres du groupe s'entassent alors dans un studio exigu, sous l'impulsion d'un RZA visionnaire qui bidouille avec des machines rudimentaires (à l'exception d'un rutilant sampler Ensoniq EPS qui lui permet de manipuler les sources comme on joue des notes sur un clavier), prélève et assemble des dialogues de films obscurs (directement depuis un magnétoscope), des lignes de piano jazz chancelantes et des fragments de soul gothique ou de blues lancinant. Les MC's se livrent à des battles effrénées dont le producteur garde la sève, n'hésitant pas à permuter ou fractionner les couplets, à reprogrammer le beat une fois les parties vocales mises en boîte.

Aux chroniques prosaïques d'une vie dans les projects de Staten Island – le borough le moins peuplé de New York, qui a longtemps été une déchetterie à ciel ouvert pour le reste de la ville – se greffe toute une mythologie et une phraséologie inspirées par l'existence des moines bouddhistes de Shaolin ainsi que des références aux échecs, aux mathématiques, à la mafia et aux préceptes de la Nation of Islam. Le résultat est un street rap augmenté et baroque, incarné par des personnalités aussi différentes que le fantasque Ol' Dirty Bastard, le sombre et complexe GZA ou le virtuose Method Man, qui sont tous des interprètes au charisme confondant et au vécu chargé qui transpire dans chaque phrase crachée dans le micro (la plupart des membres du groupe sont passés par la case prison et ont été élevés sans la présence d'un père). Les interludes où les membres du Clan devisent comme des figures de la pègre (sur des sujets aussi divers que les techniques de torture ou un film d'action hongkongais), les samples vocaux issus de disques que RZA a minutieusement sélectionnés (le classique de la Stax, After Laughter (Come Tears) de Wendy Rene sur Tearz, par exemple) et le grain lo-fi si particulier qui résulte d'une utilisation peu orthodoxe du sampleur, participent à l'ambiance unique de l'album, à la fois menaçant, érudit, mystique et potache.

Si les très athlétiques et égotiques Method Man ou Wu-Tang Clan Aint Nuthing to Fuck Wit font office de bangers nécessaires à tout bon disque de rap, c'est la ballade soulful Can It Be All So Simple ou le chef-d’œuvre nihiliste C.R.E.A.M. (qui sample le trio soul produit par Isaac Hayes, The Charmels) qui exercent le plus gros pouvoir de fascination.

Pierre de touche du rap hardcore new-yorkais, 36 Chambers est une réponse – agressive et mystique – au G-funk californien, volontiers hédoniste et ensoleillé, de Dr. Dre et Snoop Dogg qui domine alors la planète rap : à l’automne 1993, le Chronic de Dr Dre paru fin 1992 vient à peine de sortir du top 10 du Billboard, et Doggystyle, le premier Snoop Dogg, sort tout juste du four.

L'album permet à RZA de dépasser en statut et en influence ses maîtres à produire, Marley Marl, Prince Paul et Large Professor, et aux rappeurs du Clan de lancer des carrières solo qui seront couronnées de succès. Car la prophétie s'est réalisée et RZA a mis le Wu-Tang sur orbite en l'espace de cinq ans. Entre la sortie d'Enter The Wu-Tang et celle du double album Wu-Tang Forever, énorme succès commercial en 1997, les cinq rappeurs principaux du groupe ont offert au monde leurs albums solo. Method Man s'est engagé avec Def Jam pour un montant record et sorti le classique Tical. Ol' Dirty Bastard s'est fendu d'un Return to the 36 Chambers dès 1995 pour le compte du label Elektra. Liquid Swords, le chef-d’œuvre de GZA, est sorti sur Geffen. Ghostface Killah est devenu Ironman sous pavillon Epic. Et Raekwon a quant à lui choisi de confier son Only Built 4 Cuban Linx à Steve Rifkind de Loud. Tous ces albums, qui sont autant de jalons du rap moderne, ont été produits et pilotés par un RZA en état de grâce, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il a conduit son bus à destination.

Vingt-cinq ans plus tard, le Wu-Tang – qui est au complet (à l’exception d’Ol’ Dirty Bastard mort en 2004 mais avec l’affilié de longue date Cappadonna) devant la caméra de Sacha Jenkins pour la série documentaire Of Mics and Men – est devenu un mythe qui a généré plus de commentaires et de littérature que n’importe quel autre groupe de rap (citons le brillant Chamber Music de l’Anglais Will Ashon). RZA lui-même a publié deux livres, le célèbre Wu-Tang Manual paru en 2005 et The Tao of Wu en 2009, qui sont à l’origine d’un film de fiction produit par le distributeur Hulu, Wu Tang: An American Saga, qui sort à la rentrée 2019, avec Ashton Sanders dans le rôle de RZA.